Thuries
Gastronomie, May 2001
Jean-Michel Lorain:
Requiem pour une étoile perduePar Nicolas de Rabaudy
Les recettes:
[Marinade tiède dhuîtres
frémies] [Millefeuille de Saint-Jacques]
[Le
Monde des Chefs] [www.thuries.fr]
Singulier coup du sort pour La Côte
Saint Jacques à Joigny (Yonne) et pour son chef
Jean-Michel Lorain : le Michelin 2001 a supprimé la
troisième étoile du Relais & Châteaux, obtenue
par le père et le fils en 1986. Le choc est
dautant plus pénible à supporter quune
nouvelle Côte Saint Jacques vient dêtre
inaugurée sur les bords de lYonne après des
travaux pharaoniques - coût : 25 millions de francs.
Nicolas de Rabaudy a été reçu par
Jean-Michel Lorain et lui a posé quelques questions.
A
quoi est due la perte de la troisième étoile ?
Aux travaux très importants effectués dans
l'établissement pendant un an. A la gêne
incontesta-ble occasionnée par l'immense chantier de
béton nécessaire au déménagement du restaurant et
des cuisines de l'autre côté de la N6, en face de
l'ancienne Côte Saint Jacques où nous avons
conservé une dizaine de chambres - celles des
origines. Tout cela a mobilisé mon temps et mon
énergie.
Vous voulez dire que vous avez été moins
présent aux fourneaux ?
Oui, c'est évident. Toute l'année 2000 a été
vouée aux contrôles des travaux, aux mille et un
détails liés à la reconstruction de la nouvelle
Côte Saint Jacques, car c'est bien de cela dont il
s'agit. Un an et demi de préparations, de plans, de
projets architecturaux et un chantier de douze mois
qui s'est achevé début février 2001. J'avoue avoir
été moins impliqué dans l'équipe de cuisine,
moins motivé par la carte des mets. Mon esprit
était ailleurs : dans l'avenir de la nouvelle Côte
Saint Jacques. Songez qu'il y avait une grue au
milieu des gravats et que la construction de notre
nouveau Relais & Châteaux a pu provoquer des
nuisances et des plaintes dont le Michelin a tenu
compte - du moins c'est mon sentiment et celui de mes
parents. Une cliente américaine a été perturbée
par l'état des lieux. Cela se comprend.
Les qualités des prestations et de la
cuisine ont souffert de tout cela ?
Un trois étoiles est d'abord jugé sur le
répertoire culinaire, sur le fini des plats et le
plaisir des hôtes. Si j'en juge par les notes de la
chaîne des Relais & Châteaux, la Côte Saint
Jacques a obtenu en 2000 un exceptionnel 97 % de taux
de satisfaction pour la cuisine : du jamais vu chez
nous. Cela dit, la sérénité des visiteurs, leur
bien-être ont pu être troublés par la vision du
chantier, je le conçois sans peine.
Pour vous la sanction est injuste car elle
survient alors que votre hostellerie est flambant
neuve ?
Oui, pour nous l'année 2000 a été une période
de transition, d'attente. Nous n'avons pas été
jugés sur notre vraie valeur. J'aurais mieux compris
la sanction pour le guide 2002. Cela dit, j'accepte
le verdict du Michelin. Avec une certaine amertume :
c'est Bernard Naegellen qui a décerné la troisième
étoile à la Côte Saint Jacques, c'est lui qui la
retire. Et le plus étonnant est qu'il savait tout
des travaux car nous lui avions montré les plans et
la future architecture du lieu. Il nous avait
approuvés et encouragés, il savait que la maison
serait bien plus accueillante, plus chatoyante, plus
belle aujourd'hui. Nous avons 32 chambres dont 22 en
lisière de l'Yonne.
Croyez-vous
que la cuisine que vous si-gnez soit assez marquée
par le terroir de Bourgogne ?
Je me bats contre l'idée qu'il y a encore une
cuisine bourguignonne. Il y a des plats comme les
oeufs en meurette, le jambon persillé, le boeuf
bourguignon, cela ne va pas plus loin. J'ai maintenu
à la carte le boudin aux pommes, d'inspi-ration
rustique, mais je me refuse à aller au delà pour la
simple raison qu'il n'y a pas de produits
bourguignons, ou très peu. Mon terroir, c'est la
France et les producteurs de toutes régions.
Ce samedi, à midi, Jean-Michel Lorain est
à son poste derrière le piano d'acier chromé.
Il se concentre sur le bar au caviar sévruga, un des
plats phare de la maison. Le restaurant, baigné par
la lumière d'hiver, est complet : l'effet Michelin
n'a pas encore joué. Combien de temps faudra-t-il
attendre le retour de la troisième étoile ? Un an,
comme pour Claude Terrail à la Tour d'Argent en 1953
? A Mougins, Roger Vergé, qui fut l'un des plus
grands cuisiniers de France, ne l'a jamais
récupérée, il n'a plus aujourd'hui qu'une seule
étoile : cruauté du verdict du Guide Rouge. Et Marc
Meneau à Vézelay dont la cuisine reste l'une des
plus magistrales de France par sa précision et sa
gestuelle : jusqu'à quand devra-t-il attendre ?
A la mi-mars 2001, Jean-Michel Lorain obtenait un
rendez-vous auprès de Derek Brown, le patron du
Michelin depuis le départ de Bernard Naegellen.
L'entretien a satisfait Jean-Michel Lorain qui a
appris que son nouveau Relais & Châteaux avait
été déjà visité par les inspecteurs du Guide -
favorablement. Le quadra de La Côte est reparti
confiant et plutôt rasséréné par l'entretien.
Jean-Michel Lorain est au piano pour les deux
services. Il est regonflé à bloc, et la carte
d'été est en gestation dans sa tête. L'espoir est
permis pour ce jeune chef qui aime à rappeler que La
Côte Saint Jacques ne s'est pas faite en un jour, et
pour qui, <<en cuisine, il y a deux impératifs : il
faut que tous les jours ce soit la même chose et il
ne faut pas que cela soit tous les jours la même
chose. Heureusement, il y a le côté création !>>
Et selon lui, <<l'écologie, l'eau seront les
enjeux du siècle qui commence. C'est pour ça que
nous avons transféré le restaurant, il est ouvert
sur l'Yonne, sur la nature...>>
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